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(extraits du livre)

À peine arrivés sur le boulevard Magenta, nous savions que nous serions nombreux. Devant nous, la foule avait déjà envahi toute la large chaussée, la circulation était coupée. La station Jacques Bonsergent d’habitude si paisible, ressemblait à un torrent d’où sortait toujours plus de monde. Il en affluait de partout, de chaque coin de rue, de chaque pas de porte.

La foule était calme, le silence pesant. Peu de mots s’échangeaient. L’heure était grave. Devant sa vitrine, un imprimeur distribuait des affichettes « Je suis Charlie ». Le fond noir évoquait les morts que la France pleurait et la cérémonie de deuil dans laquelle elle s’engageait. Nous étions impressionnés par cette foule qui continuait de croître alors que nous n’étions encore que deux heures avant le début de la marche. Les inconnus ne parlaient pas encore entre eux mais des signes de nervosité et d’animation se faisaient sentir. Tout le monde pensait la même chose : que vais-je trouver sur cette Place de la République ?

(…)

La place était bondée, des gens de tous âges, de toutes couleurs, de toutes religions arrivaient de la Seine, du canal Saint-Martin, des Grands Boulevards, de partout. Une véritable marée humaine. J’étais tiraillé, j’avais envie de passer ce moment exceptionnel aux côtés de mon père, mais je finis par aller rejoindre Tim au meilleur endroit pour vivre cette journée : sur le Monument à la République.

(…)

Devant moi, la foule continuait d’affluer de tous les côtés, il y avait des gens à perte de vue. Le sol n’était plus visible, une mer de visages avait envahi la place. Chaque goutte avait son histoire, ses raisons d’être là, sa vision de la France. Mais ces visages nous regardaient nous ! Ils regardaient la statue, attendaient les slogans. « Liberté d’expression », « Vive la démocratie », « On n’a pas peur » étaient lancés à tour de rôle. La foule commençait à exulter. Après une semaine d’angoisse, d’incompréhension et de peur, nous étions enfin réunis ; nous étions dehors, ensemble, à dire au monde « même pas mal ! ».

(…)

Une clameur vint de la foule en contrebas, les applaudissements avaient redoublé. J’aperçus alors un camion de CRS essayant de percer la masse. Des « Vive la police » et « Je suis Policier », s’ajoutèrent aux slogans. Une nouvelle Marseillaise fut entonnée. Près de deux millions de Parisiens rendaient hommage au courage et au sacrifice de leurs gardiens de la paix. La France commençait finalement à se retrouver, à s’unifier. Un vieux soixante-huitard me dira plus tard, la larme à l’œil, que jamais il n’aurait imaginé voir un tel hommage. Jamais les « CRS = SS » ne parurent aussi loin que ce dimanche 11 janvier 2015.

(…)

Je réussis enfin à joindre mon père au téléphone. Les réseaux devaient être complètement saturés. « La foule s’étend jusqu’à Barbès », me dit-il. Sur la plateforme, un compagnon me certifia que la foule atteignait la Gare St-Lazare. L’histoire de la Libération de ma grand-mère revenait à ma mémoire. J’étais conscient que je vivais quelque chose d’historique, quelque chose que je raconterais à mes enfants et mes petits-enfants. Je vivais ma Libération. J’avais oublié le temps ! Je voulais absorber chaque détail, chaque visage, chaque sourire. Je voulais immobiliser cet instant. Je voulais que cette unité retrouvée ne s’arrête jamais.

(…)

En redescendant avec Tim, je retrouvai Samba, toujours fidèle au poste, qui nous aida à descendre. Malgré le départ du cortège deux heures plus tôt, la foule était toujours compacte tant il y avait de monde. Désormais au contact de cette foule, je regardais autour de moi : certains, les plus âgés, cherchaient à rentrer, d’autres, comme moi, se sentant appelés par Marianne, voulaient continuer. Trônant fièrement sur son piédestal dans la lumière du soleil, elle semblait regarder au loin le futur de son pays. Sa sérénité, par-dessus la cohue de son peuple rassemblé à ses pieds, me fascinait. Je décidai de rester auprès d’elle.

Plusieurs milliers de personnes entouraient toujours le monument. Un certain calme commençait à régner. L’heure revenait au recueillement. Certains allumaient des bougies, d’autres déposaient des gerbes de fleurs. En me frayant un passage entre ces scènes de recueillement spontané, je tombai sur un nouvel attroupement. Un homme, la quarantaine, haranguait la foule. Les manifestants autour de lui se tenaient les mains, certains jetaient des roses blanches. Je ne discernais pas toutes ses paroles, mais je compris que l’homme demandait à la foule de ne pas laisser les terroristes nous diviser. Il expliquait que bien que de confession musulmane, il était français avant tout. Un jeune homme lui répondit : « Moi je suis juif, mais comme vous, je suis avant tout français et er de mon pays. Il y en a marre de ces clivages. Il ne faut pas laisser des histoires de religions attiser la haine et la peur entre nous. Nous sommes tous français ». Ému, l’homme lui répondit « Viens mon frère, que je te prenne dans mes bras ! ». Et sous les acclamations de la foule, ils s’embrassèrent tels deux frères qui ne s’étaient pas confiés l’un à l’autre depuis trop d’années.

Mais la journée touchait à sa fin. En signe d’adieu, le soleil nous couvrit de ce superbe manteau rose qu’il nous réserve seulement pour ces journées exceptionnelles. La foule le laissa disparaître derrière les toits, mais ne bougea point. L’unité retrouvée était maintenant complète. Au pied de Marianne qui tenait fièrement son rameau d’olivier dans sa main droite, des frères qui depuis des années se regardaient, s’observaient, se dévisageaient, s’étaient en n retrouvés. Mais surtout ils découvraient qu’ils vivaient les mêmes peurs, les mêmes frustrations, les mêmes amertumes. Ils déclaraient ensemble que ça su sait ; que le temps de la réconciliation et de l’unité était venu.

Une femme voilée tenait la main à un vieil homme portant une kippa. Ensemble, ils faisaient office de chefs d’orchestre : « Juifs, Musulmans, Chrétiens, Athées, tous Français ! Juifs, Musulmans, Chrétiens, Athées, tous Français !» ; « Tous unis pour la démocratie », « Nous sommes tous Charlie » ; « Liberté, Egalité, Fraternité » Tous ces slogans sonnaient comme autant de mélodies fortes de sens et d’émotion. Chaque voix, chaque ton, chaque accent représenté dans cette foule étaient autant d’instruments nécessaires pour composer cette émouvante harmonie.

Assemblés sous la statue de Marianne, réunis sous le regard bienveillant de la Liberté, de l’Égalité, et surtout de la Fraternité, les enfants de la République avaient répondu présent comme jamais auparavant. Ils étaient là, réunis dans leur diversité, chantant d’une seule voix leur volonté de vivre ensemble, de vivre en paix. On appela à une minute de silence. D’un seul homme, plusieurs milliers de personnes se turent. Pour une minute, le silence s’empara de cette grandiose Place de la République. La France rendait son dernier hommage aux victimes. Soudain une dernière Marseillaise éclata. La foule reprit le chant avec une ferveur incroyable. À ces paroles, un profond frisson traversa chaque muscle, chaque nerf, chaque os de chaque individu encore présent. Ce jour-là, chacune de ces nombreuses et diverses voix qui font la beauté de la France l’avait fait savoir haut et fort : nous, les enfants de la Patrie, avions marché ensemble contre la tyrannie.