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Le mercredi 7 janvier 2015, quand je me suis réveillé, les terroristes avaient déjà quitté les locaux de Charlie Hebdo. C’est sur mon téléphone que j’ai appris la nouvelle. J’ai lu la dépêche, je l’ai transmise à Tim puis je suis allé prendre mon petit déjeuner. Je n’avais pas encore percuté.

L’après-midi, nous sommes allez à l’Hôtel de Ville pour voir une exposition de photo « Paris Magnum ». L’entrée était bloquée. Un policier stressé m’expliqua que la ville avait été bouclée à la suite de la fusillade. J’ai alors commencé à comprendre la gravité ce qu’il se passait. On a continué de se balader, mais le cœur n’y était plus, j’étais troublé, presque fiévreux. Le soir nous sommes allés Place de la République. Là, en voyant cette foule se rassembler spontanément, j’ai vraiment pris conscience de l’électrochoc qui avait eu lieu.

Le lendemain j’étais un peu chamboulé, j’avais peur des conséquences politiques de l’attentat, j’avais peur de voir une montée des tensions et des amalgames. D’un autre côté, j’étais comme désemparé, incapable de savoir comment réagir et surtout comment agir. Tim m’encouragea à simplement écrire ce qui me passait par la tête. J’ai donc pris mon ordi, je suis allez dans un bistro, et j’ai écrit.

Le reste de la semaine fut étrange, comme tous, je ne savais pas si les attaques étaient terminées, si l’assassinat de la policière était lié, si les meurtriers avaient été retrouvés. Le vendredi après-midi fut particulièrement stressant, ma sœur faisait sa JAPD au Château de Vincennes en face de l’HyperCasher. Elle nous a vite rassurés en nous rappelant qu’elle était dans une base militaire.

Les deux jours qui suivirent sont mieux expliqués dans le livre, mais c’est un euphémisme que de dire que cette marche m’a grandement marqué.

À la suite de la marche, je me suis de nouveau trouvé dans une situation ou je ne savais pas comment réagir, ni agir. Je savais juste qu’un vol m’attendait dans quelques jours pour retourner étudier à New York. Je me suis donc remis à écrire. J’ai raconté ma journée du 11 janvier, j’ai décrit mes rencontres, mes impressions, mes sentiments, le tout sans but précis. Je pensais surtout, qu’une fois fini je le partagerais à quelques amis puis j’oublierai avant de peut-être le retrouver dans 50 ans, heureux de pouvoir le lire à mes petits-enfants.

Le retour à New York après ces évènements fut particulier, les Américains avaient du mal à comprendre la réaction française. Certains catégorisaient Charlie Hebdo comme raciste tout en condamnant les attaques, d’autres élevaient ce journal au rang de modèle d’une liberté d’expression affranchie du joug des religions afin de mieux prôner un sécularisme intolérant dans leur pays. Ils voyaient un débat sur la liberté d’expression là où j’avais vécu une marche d’unité.

J’ai donc entrepris une laborieuse traduction de mon récit en anglais afin de pouvoir expliquer à mes amis ce qu’avait été cette marche pour un jeune participant.

Par ailleurs, une fois développées, Tim me montra les photos qu’il avait prises durant la marche. Je les ai trouvées magnifiques. Mais ce n’est que durant les semaines qui suivirent que l’idée naquit de faire un livre bilingue qui réunirait le récit photographique de Tim et mon texte écrit à chaud. Nous voulions faire perdurer le sentiment d’unité que nous avions tous les deux ressenti.

La réalisation de ce projet prit de longs mois et quand j’ai quitté les États-Unis pour me réinstaller définitivement à Paris, nous avions encore beaucoup de détails à régler.

Le 13 novembre fut un nouveau choc, comme de nombreux Parisiens j’ai passé ma soirée à appeler mes amis pour m’assurer qu’ils étaient sains et saufs et accueillir les gens aux alentours qui ne pouvaient rentrer chez eux.

Le lendemain, je n’ai eu aucune envie d’écrire ; j’étais juste triste.

Contrairement aux attentats de janvier, l’union nationale ne durera que quelques heures, et fut suivie d’un débat décevant sur la déchéance de la nationalité.

J’avais l’impression que le travail commencé avec Tim n’avait plus de sens, que l’unité était définitivement passée, que les débats identitaires stériles avaient repris le dessus. Notre projet était au point mort.

Pourtant, le 11 janvier 2016, un an après la marche, Tim publia sur Facebook une petite vidéo montrant une des Marseillaises chantées à la fin du rassemblement. Les réactions furent très positives et j’en fus véritablement surpris.

Je me suis alors demandé si ce projet ne pouvait pas avoir un but autre que le simple plaisir de l’avoir finalisé. Je me suis demandé si ce livre ne pourrait peut-être pas rappeler que malgré nos débats souvent houleux, malgré nos différends qui peuvent être profonds, et malgré nos polémiques parfois violentes, nous avons été et sommes toujours capables dans un moment d’angoisse de nous unir et de marcher ensemble.

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